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L'art du haïku - Un haïku pour faire éclore la banlieue, Thierry Cazals
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UN HAÏKU POUR FAIRE ÉCLORE LA BANLIEUE

VIVRE DANS UN MONDE OUVERT

Thierry Cazals

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Une forêt d’immeubles sourds et aveugles
Une route raide aux angles coupants

En bordure de ce triste décor
une ribambelle de jardins ouvriers
petits lopins de terre où l’on croise
le sourire d’une citrouille
la nonchalance d’une rangée de laitues

Je tourne le dos aux jardins
traverse un carrefour
entre dans un gros cube de béton et de verre noir :
la bibliothèque du quartier

Une douzaine de fillettes m’attendent là
pour participer à un atelier de poésie

Aucun garçon ne s’est porté volontaire
(leur armure aux plaques encore mal ajustées
aurait pu fondre, qui sait, sous le baiser des mots ?)

Juste des filles, donc
Que vont-elles bien pouvoir raconter ?

L’ennui ?
La morosité ?

          Mon ombre
          Me fait
          La tête

griffonne Chloé, avec une moue boudeuse

À travers les vitres épaisses de la bibliothèque
on aperçoit un petit bout de jardinet

J’invite les poétesses en herbe
à tourner leur regard et leur cœur vers cet horizon-là

Je sais que la nature
(même réduite à un simple lopin de 3 mètres carré)
est le plus grand des déclencheurs

Les secondes ricochent comme des bulles légères
Des mots sont jetés sur le papier
Je me penche, lis ces petits poèmes de trois fois rien :

          Quel bonheur
          Planter des graines de tulipe
          Dans la terre noire

                    (Niaralé)

          Trois arbustes
          Combien de vies
          Avant moi ?

                    (Cathy)

          La couleur
          De mes yeux
          Comme un marron qui tombe

                    (Chloé)

Les paroles des enfants
comme de parfaites boussoles
ne perdent jamais le Nord

Les enfants sentent et pressentent
que leurs frêles racines
plongent au cœur
d’un seul et même Grand Jardin

Pourtant, rien de bucolique dans ces poèmes-là
Rien de joli, de mignon, de propret

La nature peut se montrer aussi tranchante
que conciliante

Ornella le sait bien, elle qui trace d’un seul trait :

          Jardin d’automne
          Des fleurs mortes
          Qui se tuent entre elles

Je reste longtemps silencieux
devant l’impeccabilité de ce poème

Quelque chose se dit là
quelque chose de déroutant, de dérangeant
et d’absolument exact

Ce poème abrupt, je le sens, ne parle pas seulement
de l’impermanence d’un jardin d’automne
(pétales entraînant dans leur chute d’autres pétales…)

Il témoigne aussi et surtout de l’état de notre monde

L’horreur que l’on distille goutte à goutte
dans les journaux télévisés au moment des repas

Ces cadavres que l’on expose à la vue de tous
entre deux coupures publicitaires

Toutes ces images consommées passivement :
fleurs mortes que viennent dévorer nos regards morts

Qu’importe la floraison, le libre envol des pistils
Désormais, c’est le saccage
qui est au centre même de tous les spectacles

(Buildings luisants que l’on regarde s’effondrer en boucle)

Les enfants, c’est sûr, ont ressenti
ce grand basculement

Nos sociétés ne chantent plus le jaillissement de la vie
l’imprévisible bourgeonnement
l’irrépressible nouveauté qui féconde en profondeur

Notre civilisation
se repaît d’images de sa propre destruction

Fleurs mortes qui se tuent entre elles

Assassinats et guerres
qui ne peuvent engendrer
que d’autres assassinats, d’autres guerres

Quittant cette bibliothèque
je sais pourtant que tout n’est pas encore perdu

La vie a la peau dure
elle saura venir nous surprendre là où on ne l’attend pas

Faisons comme Audrey
essayons de mieux tendre l’oreille :

          Dans un sac
          À côté de mon lit
          Les coquillages de la mer pétillent

Oui quelque chose pétille encore
à quelques pas à peine de nos vies

Quelque chose pétille
et nous invite à pétiller sans raison

Si les massacres fleurissent un peu partout
c’est que l’homme n’ose plus frémir

Cela fait des siècles et des siècles
qu’il s’est absenté du Jardin

Remuant la terre
il s’arrête au moindre caillou
déclamant : ça y est, j’y suis, j’ai tout compris !

Sommes-nous à ce point fatigué du monde ?

Le lichen du Grand Nord est plus audacieux
La moindre ondée
fait éclore dix mille champignons

Comment pouvons-nous avoir l’impression
de tout-savoir-tout-connaître
quand nos orteils ignorent
le baiser des aiguilles de pin
la rondeur des galets dans la rivière d’été ?

Que savons-nous
du calme hospitalier des cyclones
du nombril des rochers ?

Face à toute crise
avant chaque décision cruciale
(éviter une guerre, enrayer une famine…)
il nous faudrait tous aller courir sur la neige
laisser filer un peu de sable entre nos doigts
se laisser décaper jusqu’à l’os
par un orage de grêle

Le crâne vide
doucement cabossé
les pieds tendrement bleuis
le cœur assoupli, élargi
les paumes de nos mains réconciliées
avec la forme et l’informe
nous serions prêts alors
à vivre

vivre dans un monde

vraiment ouvert



Les haïkus d’enfants cités dans ce texte ont été écrits lors d’un atelier d’écriture autour du haïku que j’ai animé à l’automne 2003, à la bibliothèque Romain Rolland de Pantin.

THIERRY CAZALS
12 Bd de Strasbourg
75010 Paris





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