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L'art du haïku - Quand le haïku fleurit la banlieue, Thierry Cazals
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QUAND LE HAÏKU FLEURIT LA BANLIEUE

TROIS PETITS TOURS DANS LA SPLENDEUR DU MONDE

Thierry Cazals

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Misère, pauvreté : ces deux mots pointent du doigt la mauvaise répartition des ressources de la planète.

Mais, au-delà de ces inégalités flagrantes, la pauvreté se manifeste aussi par d’autres fléaux qui ont pour noms : indifférence, isolement, absence de vraie communication, fermeture des esprits et des corps…

Cette misère-là, souvent sous-estimée ou même ignorée, s’infiltre insidieusement dans la société, avec les conséquences que l’on connaît : défaitisme, frustration, violence, rancœur…

C’est là que la poésie a son mot à dire ! L’enjeu est réel : il ne se réduit pas à apprendre et réciter des poèmes par cœur. La poésie, c’est d’abord un élan, un défi. Une invitation à vivre pleinement sa vie, à l’affût de tous les possibles.

Cette aventure, je la partage depuis plusieurs années avec des enfants de quartiers dits « difficiles ». Les brefs poèmes cités dans ce texte ont ainsi été écrits au cours d’un atelier à Aubergenville (banlieue grise et cimentée, dans les Yvelines).

Lors du tout premier contact avec ces enfants, ce qui m’a frappé ce n’est pas la violence, la dureté dont on nous rebat souvent les oreilles dans les médias, mais le repli, la timidité, la peur de prendre la parole. Questionnés sur ce qu’ils avaient vu ou entendu ce matin-là, en venant à l’atelier-poésie, les enfants baissent les yeux ou répondent : « rien ». Comme si la vie avait déserté ce recoin du monde…

N’est-ce pas là la première des pauvretés ? Être coupé de ses sensations. Se laisser envahir par la banalité, l’indifférence. N’avoir plus rien à découvrir, à partager. Laisser la télévision percevoir et imaginer le monde à notre place…

Alors, que faire ?

La première mission de la poésie est, je crois, d’inviter les enfants à « reprendre racines ». Retrouver les joies de la vie en direct.

C’est ce que permet notamment le haïku, ce bref poème de 3 vers d’origine japonaise. Les enfants sont d’abord surpris, intrigués par cette forme de poésie à la fois concrète et énigmatique. Pour beaucoup d’entre eux, la poésie demeure une façon de s’exprimer à grand renfort d’adjectifs, de rimes et d’images fleuries. Il faut donc les inviter à découvrir la beauté et le mystère contenus dans les sensations et les situations les plus simples : un petit détail de trois fois rien, une scène insolite observée dans la rue, un moment privilégié dans la nature — une nature qui réussit à se faufiler même dans les cités les plus bétonnées…

Certains enfants bloquent, pensant n’avoir rien d’intéressant à exprimer. Il s’agit alors de les ramener à des sensations premières : l’odeur de l’herbe mouillée après la pluie, la douce brûlure des flocons de neige sur le visage…

Il ne faut pas hésiter non plus à aller revisiter ce qui choque, ce qui blesse : la tempête de fin 1999 qui a arraché bon nombre d’arbres des hauteurs d’Aubergenville, le sentiment de solitude ou de fragilité face à la mort…


          Un tronc d’arbre mort
          avec une branche vivante
         c’est tout


          Le temps passe vite
          je cours vite
          je tombe vite


          Hier soir
          je me suis arraché une dent
          le soleil sur la rosée


Peu à peu, les sensations vraies et nues remontent à la surface.

Là où il y avait absence et inhibition, la vie se remet à pétiller, jaillir, s’inventer sous nos yeux.


          En hiver
          il fait pitié
          le toboggan


          Perdu dans la montagne
          près d’une rivière, un garçon
          l’air frais l’attire


          Je me promène
          les pieds dans la rosée
          c’est mon cœur qui brille


Finalement, après plusieurs semaines, tous les enfants – quel que soit leur niveau scolaire – ont fait leur premier pas sur la voie du haïku.

Joie de partager des émotions intenses… Attention extrême accordée à tout ce qui vit… Un simple caillou, un modeste brin d’herbe, les feuilles encore verdoyantes d’un arbre déraciné… Tout devient « précieux », digne d’écoute et de respect, tout retrouve son « juste prix », sa présence première, qui ne se réduira jamais à la valeur économique et marchande…

Il est bon de montrer aux enfants que pour exister et être reconnu, on n’est pas obligé de passer son temps à acheter, consommer, posséder (avec toutes les frustrations inhérentes à cette fuite en avant).

Les richesses de la poésie sont accessibles à tous. Tout de suite. Sans limite. Il suffit de puiser dans le torrent toujours neuf de nos cœurs…


          La mousse, une pierre dure
          c’est différent
          mais c’est la nature


          Un papillon jaune
          veille dans le ciel
          se pose sur un arbre


          À quoi rêvent-ils
          dans les fleurs
          les oiseaux de nuit ?


Cette aventure, on s’en doute, est l’occasion de profondes transformations chez les enfants. Ils redécouvrent la joie de se dévoiler, partager un peu de leur monde secret, sortir des images étriquées dans lesquelles ils s’enferment souvent les uns les autres.

Ainsi, un petit garçon au physique frêle, qui subissait jusqu’ici avec résignation son surnom de « nain de jardin », a pu lui-même se rebaptiser « Plume d’aigle ». Une plume, certes encore petite, mais qui appartenait désormais à un grand oiseau ! Écoutons le chant de ce jeune aigle :


          Je marche sur une ombre
          est-ce la mienne
          ou la tienne grand arbre ?


          Dans le lac
          les poissons sautent, les carpes plongent
          Je résiste à les suivre


          Sous l’orage
          chantons, dansons
          la danse de l’éclair


Au fil des semaines, le décor d’HLM d’Aubergenville, d’habitude un peu triste, est devenu un véritable terrain de jeux où les enfants ont recommencé à dialoguer avec les cailloux, le gel, les gouttes de rosée, l’ombre des oiseaux…

Pratiquée ainsi, la poésie n’est pas seulement un art du langage, mais aussi une école d’incarnation. Souvent d’ailleurs, nous encourageons les enfants à mimer corporellement ce dont ils souhaitent parler : un nuage, un arbre, un échassier immobile dans le courant d’une rivière…


          Un héron
          bec ouvert
          plonge


Après avoir plongé au cœur du vide, toutes les rencontres sont possibles. Un escargot qui se promène sous une cabane en hiver… Un crabe perché sur un rocher… Un ours blanc qui creuse un trou au milieu de la banquise…

Le haïku agit comme un catalyseur, unifiant les multiples facettes de notre être et nous reliant à tout ce qui vit…

Dans ce jeu extrême, il n’y a plus ni enfant ni adulte, ni enseignant, ni enseigné. Juste des apprentis-terriens…

Alors, qui veut jouer ?



Thierry CAZALS
L’atelier dont il est ici question a été organisé par l’association « Poésie de Traverse », co animé avec Claire Landais et Claire d’Aurélie, à la Maison de Tous d’Aubergenville, en présence de Véronique Jansen et de Rachida Zniber. Il a donné lieu à un mini-livre publié aux éditions Biotop.

Thierry CAZALS – 12 Boulevard de Strasbourg – 75010 Paris



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•> Éloge du vide
•> Un haïku pour faire éclore la  banlieue

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