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L'art du haïku - Éloge du vide, Thierry Cazals
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ÉLOGE DU VIDE

LE VIDE DANS LE CERCLE DE LA CORDE À SAUTER

Thierry Cazals

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          Araumi ya nawatobi no naka garandô

                    Mer agitée
                    l’espace dans le cercle de la corde à sauter
                    est entièrement vide


Ce haïku de la poétesse japonaise contemporaine Niji Fuyuno est à la fois limpide et complètement énigmatique.

Nous sommes au bord de la mer. Une mer houleuse et agitée. Non loin de là, sur la plage, un enfant plein d’insouciance joue à la corde à sauter. Il est tellement absorbé par son jeu qu’il n’a même plus conscience d’exister.

Mais s’agit-il vraiment d’un enfant ?

Impossible de l’affirmer, car personne n’apparaît directement dans le poème de Niji Fuyuno.

Toute l’étrangeté de ce haïku découle justement de cette absence, cet espace entièrement vide au centre du cercle de la corde à sauter.

Un espace silencieux, infiniment tranquille, contrastant avec l’agitation de la mer.

Un espace vaste et pur où aucun tourment, aucun conflit ne pourra jamais pénétrer.

Peut-on définir plus précisément ce vide ?

Peut-on en parler sans en briser le mystère ?

Voilà ce qu’en dit Lao Tseu dans son célèbre Tao Te King : « Trente rayons convergents, réunis au moyeu, forment une roue ; mais c’est son vide central qui permet l’utilisation du char. Les vases sont faits d’argile, mais c’est grâce à leur vide que l’on peut s’en servir. Une maison est percée de portes et fenêtres, et c’est leur vide qui la rend habitable. »

De même, pour paraphraser Lao Tseu, on pourrait dire que c’est le vide au centre de la corde à sauter qui lui permet de tournoyer autour de notre corps.

Le vide est ce qui nous permet de jouer avec le monde, traverser toutes les frontières, danser entre terre et ciel.

Le vide est l’axe secret autour duquel tournoie librement notre cœur.


          Yuku natsu no sudare o kakage nani mo mizu

                    L’été passe.
                    Je soulève un store
                    Je ne regarde rien.


Là encore, avec des mots très simples, Tae Kakimoto nous fait partager une expérience totalement vertigineuse.

Les saisons se succèdent, le temps s’écoule, inexorablement. La poétesse s’approche d’une fenêtre et soulève le store qui lui dissimule le monde extérieur.

Rien de précis n’attire son regard.

Rien de particulier ne capte son attention.

Silencieuse et immobile, Tae Kakimoto s’abandonne totalement à cette contemplation du rien.

Ce « rien » n’évoque ni la résignation, ni le désœuvrement, ni le dégoût. Ce « rien » n’est pas triste, ennuyeux ou pénible à vivre. Je le perçois plutôt comme une grande légèreté d’être, une infinie disponibilité du cœur.

Nous touchons là du doigt un des mystères du haïku, qui ne cherche pas à combler le vide de notre vie, mais plutôt à nous délester du trop plein qui nous empêche d’être à l’écoute de tout.

Un haïku existe, non par ce qu’il ajoute au monde, mais par ce qu’il ôte à la pesanteur de notre esprit.


          Sabishii zo hitori go-hon no yubi o hiraite miru

                    Tellement seul
                    J’ouvre pour voir
                    Mes cinq doigts


Ne pas se laisser piéger par la soi-disant banalité des choses, contempler intensément ce qui se trouve autour de nous, ouvrir en grand les portes de notre cœur, voilà l’expérience à laquelle nous invite également Hôsaï Ozaki.

Il suffit de soulever le store de notre indifférence et soudain la vie se déploie dans toute sa fraîcheur.

Même l’extrême solitude ou la mélancolie peuvent alors avoir quelque chose de vif, d’infiniment vivifiant et vigoureux.

Mêmes les choses les plus habituelles, les plus ordinaires (comme les cinq doigts d’une main) peuvent soudain nous apparaître sous un jour neuf et ahurissant.

Tout au fond de notre cœur, comme au centre du cercle de la corde à sauter, s’étend un vide sans limite, un espace sans frontière, qui est à la fois partout et nulle part.

Ce territoire n’est ni au Japon, ni en France, il fait corps avec toute la Terre, tout l’univers.

C’est le point invisible à partir duquel jaillit toute création.

Le point zéro.

La cime de la conscience où le film de notre vie défile en permanence.

Nous retrouvons ce point central dans ce haïku de Seïshi Yamaguchi :


          Katatsumuri uzu no owari ni ten o utsu

                    Point final
                    De l’escargot
                    Au milieu de sa coquille


Ce « point final » au centre de la coquille de l’escargot est aussi son point d’origine. Car c’est à partir de ce point fixe que le mollusque a bâti peu à peu la spirale de son habitacle.

Spirale de la vie qui se déroule sans fin…

Spirale des formes qui apparaissent, se déploient et finissent tôt ou tard par s’évaporer…

Pourtant, à tout moment, il nous est possible de rebrousser chemin, de rejoindre cet axe immobile, ce centre de gravité où tout s’enracine…

Le haïku n’est pas le seul à avoir exploré ce terrain fondamental. Toute poésie véritable jaillit de ce même point. Ainsi, au début du XXème siècle (moment où le haïku, « importé » par Paul-Louis Couchoud, a commencé à faire ses premiers pas en France), le poète Valéry Larbaud écrivait (3) :

          «… où que j’aille, dans l’univers entier,
          Je rencontre toujours,
          Hors de moi comme en moi,
          L’irremplissable Vide,
          L’inconquérable Rien. »


Ce Vide-Rien est à la fois désertique et verdoyant. Immobile et fluctuant. On ne peut y plonger qu’entièrement nu. Sans armure. Sans complication. Sans idée préconçue.


          Natsu giri ga kutsu no katachi de kuru asa ka

                    Matin d’été
                    La masse de vapeur qui vient
                    A la forme d’une chaussure


Ce haïku de Ryu Yotsuya est un petit bijou d’étrangeté. Tout le monde le sait, les chaussures sont fort utiles pour l’homme dit « civilisé » : elles lui permettent d’arpenter le monde solide.

Mais à quoi peut donc servir un nuage de vapeur en forme de chaussure ?

Permet-il de marcher, de gambader au milieu du vide ?

Qui nous le dira ?

D’une manière subtile et humoristique, Ryu Yotsuya nous invite à explorer cette autre rive, ce vide sans forme qui peut revêtir toutes les formes – y compris celle d’une chaussure.

Ni pesanteur ni morosité. Le vide a envie de s’amuser avec nous.

Le vide (et ses volutes insaisissables) n’attend que nous pour se dévoiler.

Essayons de nous en approcher le cœur ouvert.

Alors, qui sait, nous aurons peut-être quelques petites surprises ?



Thierry CAZALS
Texte publié en japonais dans la revue poétique Mushimegane dirigée par Niji Fuyuno et Ryu Yotsuya.

Tous les haïkus cités dans ce texte ont été écrits par des poètes japonais contemporains. Ils sont extraits de Haïku sans frontières : une anthologie mondiale, éditions David.

(1) Dans sa forme originelle, le haïku est un poème de trois vers de respectivement 5, 7, 5 syllabes.
(2) Une vie bouleversée, journal d’Etty Hillesum (1941-1943), éditions du Seuil.
(3) Valery Larbaud : Poésies de A. O. Barnabooth, éditions Gallimard.

Pour tout contact :
Thierry Cazals - 12 boulevard de Strasbourg - 75010 Paris




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