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Soixante-six - Chapitre 1
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SOIXANTE-SIX
Une enfance dans les Vosges

Un roman de Didier Vereeck
© L'Ouisti 2005 – ISBN 2-9524479-0-X

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1

 
« Gare de Lyon. Terminus. Tous les voyageurs descendent de voiture ». La voix résonnait dans les têtes creuses de fatigue, loin, loin.
– Allez, Luigi, bouge-toi !
– Honhon… Oui, mémé.

Augustine s’affairait. Les bagages. Tout rassembler. Déglinguée par la vie, elle portait ses soixante-dix ans comme autant de malheurs. Elle s’accorda le temps de câliner Luigi, une forme d’amour qu’elle dispensait généreusement, tandis que pépé traînait une valise en soufflant comme un trachéotomique. On ne savait pas qui portait l’autre, de la valise ou de la carcasse de l’octogénaire sourd, invalide de guerre, oublié de la vie. Oublieux des autres, aussi. La petite famille cheminait dans le couloir déserté. Augustine était tendue. D’avoir surveillé le petit ? Un gamin de sept ans, ça court partout dans la maison, dans le jardin, sur la plage. Quant à la mer, un océan de fou avec des vagues plus hautes que Luigi, on n’en parle même pas. Un vrai cauchemar. Non, rien à voir. Ce qui la tracassait… À quand remontait le dernier coup de fil de Colette, la mère de Luigi ? À ses côtés, Luigi s’imbibait de tension. Il descendit du train en éclaireur. Quai sale, gare noire, air vitreux. Il tendit ses mains vers sa mémé qui sortait prudemment la tête hors du wagon.

– Merde ! C’est Jimmy ! J’le savais !
Jimmy, l’oncle. Pas le père. Pourquoi papa et maman ne venaient pas ? Augustine vacillait. Du haut de son mètre soixante, Jimmy l’attrapa tant bien que mal. Sa poigne remit tout dans l’ordre. Le nerveux musclé, installateur de cabinets dentaires, habitué à porter des fauteuils plus lourds que lui, avait perdu sa gouaille. Il parla. Loin, si loin de Luigi.

– ’Sont vivants…
Luigi n’entendit pas le reste. Des mots surgirent comme dans un rêve, «… allaient au Tréport… un fou… terrible… passée à travers le pare-brise… la manivelle retrouvée à cent mètres dans l’champ, tu t’rends compte, ‘Gustine’ ! ». Les mots s’ancraient en Luigi, « t’ai pas prév’nue… ». Les non-dits s’incrustaient, «… pas gâcher les vacances du p’tit… l’temps d’s’organiser ». Le petit… C’est qui ? Lui ? Luigi ? Un cerveau vide monté sur des jambes de sept ans marchait dans la foule. Au milieu de la famille hébétée, Pépé soufflait comme un phoque. Il ne se déplaçait guère mieux que l’animal. Mémé titubait. Luigi devenait transparent, sac emporté comme une plume par le vent de la terreur, ballon gonflable perdu à l’azimut après la fête, bulle altitudinale, loin au-dessus des altostratus et des nuages nacrés, atome ionosphérique aux confins de la nuit intersidérale. Jimmy s’activait, bagages, chariot, pousser son petit monde. La 404. Il n’achetait que des Peugeot. Le coffre, ahaner. Monter, s’asseoir. Claquer les portes. Démarrer. Luigi disparaissait. Pépé s’engonçait dans son mutisme de sourd. Mémé abasourdie, messes basses assourdies par le bruit du véhicule.

– Pas grave… Hum… ’Sais pas si l’p’tit doit la voir…
– Si, y faut, y va s’inquiéter.
– Hum… Impressionnant… L’pare-brise…
Le silence buté. Pour Luigi, le pare-brise ne signifiait rien. L’automobile avait fini de trépider sur les pavés et se dirigeait vers la banlieue. Fresnes, la prison. Luigi vivait dans son corps le voyage, sans le voir. On avançait. Il fallut arriver. Le deuxième acte du non-dit allait se jouer sur la scène familiale. Margot ouvrit la porte aux quatre sidérés.

– Hé… Le petit…
La tentative de tenir Luigi à l’écart d’une réalité que, terrorisé, il voulait voir, scella dans son cœur ombre et tabous. Liens du sang, sang, saigner, retour de Seignosse, Seigneur ! Par bonheur, Isa et Paul n’étaient pas là, les frangin-frangine. Il ne les bazarderait pas avec le paquet familial dans les décombres des secrets honteux. Ô, comme il aurait aimé les sentir à ses côtés !

– Si, y faut…
Augustine parlait avec son cœur. Sa fille Margot hésita.

– Luigi… Hum… Tu sais, tes parents ont eu un accident de voiture. Heu… Pas grave. Enfin, si. Non, euh… ils sont à la maison, tu vois, c’est pas trop grave.
Luigi naviguait dans des espaces où les parents meurent et où il ne reste rien qu’un cœur plein à craquer face au vide. Pas morts ? Pourquoi tant de précautions ?
– Tu sais, ta maman… C’est pas grave. Hum… C’est impressionnant. Heu… Faut qu’tu sois courageux.

Courageux, il ne l’était pas. Les grandes personnes ont de ces expressions ! Il voulait juste voir sa mère. Il fallait passer la porte, dépasser l’entrée. Tripoter le chêne du placard, labourer le velours du tissu mural ; s’accrocher à la baguette d’angle. Se lancer. Marcher à pas feutrés sur la moquette, entouré par la famille comme par un escadron de CRS. Le salon ; le canapé orange.

– Mamannn…
Impressionnant, oui. Impressionné, oui. Tétanisé, Luigi ne reconnut pas sa mère. Défigurée. Une chaise. Non, il resta debout, figé.
– Bonjour, Luigi. Tu vois, je vais bien.
Voix d’outre-tombe, mère sans figure. Même pas un cadavre. Une mère qui sort de l’abattoir.

– B’jour Luigi ! Moi aussi, ça va.
Voix métallique, souffle lourd, un père blanc, fixe. Le silence. Papa, maman ; pépé, mémé ; tonton, tata. Maman allongée Luigi debout, raide vivant. On ne pouvait plus reculer, Jimmy expliqua.

– Un zigue qui doublait à cent trente leur a cogné dans l’cul. Un dingue. Z’ont valdingué dans un arbre. Un sacré mastard ! Colette a traversé le pare-brise. Elle a vu les p’tits zoiseaux, moi j’vous l’dit ! Elle a valsé, nom d’une pipe !
Luigi reçut de plein fouet l’exposé clininico-argotique. Dans un bruit de verre brisé, la vision de sa mère sans visage s’imprima au tréfonds de son corps.

– La manivelle à cent mètres, tu t’rends compte belle-maman ! C’te dinguerie, nom d’un chien !
Augustine hochait la tête. Non, elle ne se rendait pas compte. Personne ne se rendait compte. Chacun tentait d’imaginer la violence du choc ; ou plutôt, évitait. Voir Colette suffisait. Un paquet de coutures.

– Guy a eu du pot. Il a pris l’volant dans la poitrine. Reste rien d’la bagnole. Faut voir ça ! Un peu d’plus, y passait l’arme à gauche, moi j’vous l’dis. Côtes cassées, sternum enfoncé, y pouvait pas jacter. Il a réussi à montrer Colette à un gus. Elle pissait son sang. Si Guy était tombé dans les pommes, Coco se s’rait vidée.
Luigi s’accrochait, debout, mort. En vie, livide, il tournait à vide dans un pays morbide où les routes se terminent contre les arbres. Il restait planté, les détails se plantaient en lui. Si profond qu’ils n’en ressortiraient pas. Colette devenait la mère sans visage, Guy le père rescapé. Le père blanc, la mère coutures. Où est son nez ? Sa bouche ? Son œil ? Luigi sentait son sang partir comme celui de sa mère sur la route. Dans son corps-bloc, les mots résonnaient comme on plante un piton dans la roche. Morts-pas-morts, pong ! Eus du pot, pong ! Défigurée, peng ! Poumon pas perforé, ping ! Ambulance qui ne venait pas, pang ! A perdu presque tout son sang, pang ! Vidée, ping ! Ping, ping, ping. Ping-Luigi avait perdu sa mère, vivante. Jamais il ne reverrait le visage aimé. Le choc, la peur de la mort des parents, la sensation du sang qui coule sur la route : la phobie du sang posa ses serres sur la proie enfantine. La date de son retour de Seignosse, il l’oublierait. Pas celle de l’accident : vingt-cinq août. Le jour de sa fête. Jamais plus on ne la fêterait. En cette année soixante-quatre, il découvrait le « jamais plus ». Un adverbe, c’est terrible, deux, c’est affreux. À sept ans, il devint l’ennemi des adverbes.


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Chapitre 2


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3/01/2007
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