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L'homme qui détestait Noël : chapitre 1
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L'HOMME QUI DÉTESTAIT NOËL

Un roman d'Anne Kerveline

© L'Ouisti 2005 - ISBN 2- 9524479-1-8

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1


D’abord, vous devez savoir que je déteste Noël. Si vous me demandiez pourquoi, j’aurais quantité de bonnes raisons à vous donner. Avez-vous remarqué que Noël se situe à la plus mauvaise période de l’année ? Là où il fait le plus froid, le plus humide ? Le vent glacial du cœur de l’hiver vous transperce et la neige, cette traîtresse, vous pétrifie sur place. Au-dessus de vos têtes, ce ciel bas et chargé, et partout dans les rues encombrées, ce tapis d’un gris sale qui vire au noir en une pataugeoire de boue. On a froid, on glisse, on se salit et ce n’est pas toutes ces lanternes et autres guirlandes de couleurs qui y changeront quelque chose. On voudrait nous faire croire que c’est une période merveilleuse. Mon œil ! Parlez-moi de l’été. Juillet, août, ça oui, c’est merveilleux. Il fait chaud. Le ciel est clair. Il fait bon traîner tard le soir dans les rues et on peut dormir à la belle étoile. L’hiver, lui, est rude et méchant. Il vous pince, il vous mord. Il nous force, nous autres, à nous replier comme on peut, sous des cartons et des couvertures, dans des abris de fortune. Pour nous, pauvres hères, c’est la saison des galères, la saison où on crève de froid et de faim, et où on crève tout court. Alors ne venez pas me parler de la soi-disant magie de Noël !

Précisément, nous sommes à Noël et, cette année encore, je vais peut-être y rester. À l’abri, dans ce vieux hangar désaffecté, j’écoute le blizzard qui fait vibrer les tôles au-dessus de ma tête. Ce soir, j’ai trouvé de quoi faire du feu, quelques chiffons et quelques planches glanés parmi les débris d’un chantier en construction. Je réchauffe mes os glacés aux flammes d’un brasero improvisé. J’espère que la chaleur du feu va sécher mes hardes. Je vous jure qu’elles en ont bien besoin. Ouais, un véritable miracle, ce feu. Un petit sursis. La nuit dernière, le vieux Fred y est passé. Moins quinze. Il n’a pas résisté, le pauvre. Je l’ai retrouvé raide sous son tas de cartons et de couvertures entassés, recroquevillé en position fœtale, comme un rat malingre, mal fagoté dans ses hardes trop minces. Avec ce froid, le brave Fred ne risque pas de sentir mauvais. En tout cas pas plus que lorsqu’il était vivant (il ne sentait déjà pas la rose, vous pouvez me croire). Je lui ai piqué quelques couvertures. Dans l’état où il est, il n’en a plus besoin.

Dehors, c’est une véritable folie. Mais qu’est ce qu’ils ont tous avec Noël ? On dirait que cette foutue fête les met en transe. Ils circulent dans les rues comme des enragés, courant après je-ne-sais-quoi comme si leur vie en dépendait. De tous côtés ça clignote, ça brille, ça rutile. On se croirait dans un gigantesque juke-box. La ville entière est un festival de lumières. Les magasins sont bondés, les rues débordent, les gens se bousculent, klaxonnent, s’injurient. Vous parlez d’une fête ! Tout ça sur fond de musique céleste et de chœurs angéliques ! Personnellement, j’ai déjà donné dans ce folklore débile et je n’ai aucun regret. Ça non, aucun regret…

Tout petit déjà, c’était la corvée. Ma mère m’obligeait à décorer le grand balai vert qui nous servait de sapin artificiel (dans son pragmatisme de ménagère débordée elle voulait s’épargner la corvée du ramassage des aiguilles). Mais le plus pénible était la distribution des cadeaux qui revêtait en ces circonstances la gravité d’une remise de médailles. Ma mère me les tendait un à un avec le sérieux d’un directeur d’école distribuant les diplômes en fin d’année scolaire. À peine tiré du lit par la poigne énergique de ma mère, il me fallait m’extasier, feindre l’admiration, pousser des « oh » et des « ah » de contentement, faire semblant d’être comblé par les cadeaux que je recevais et dont la plupart, pour ne pas dire tous, étaient aux antipodes de mes souhaits. Je recevais une panoplie de fléchettes alors que j’avais demandé un train électrique, ou alors une trottinette à la place de la bicyclette à changements de vitesses de mes rêves. Ma mère le faisait-elle exprès ? C’est à croire. Je ne me souviens pas d’un seul Noël où j’ai reçu, même de loin, ce que je voulais. Comblé ou pas, pas question de se montrer déçu. Ma mère ne l’aurait pas supporté et ma fragile tête d’enfant n’y aurait pas résisté. J’étais son petit trésor, l’unique source de joie d’une existence passablement sinistrée. Me faire des cadeaux à Noël était l’un de ses rares moments de bonheur. Ç’eut été me montrer suprêmement ingrat que de lui refuser cette joie. Avec mon instinct d’enfant, je l’avais senti plus que compris. Je m’extasiais donc avec une conviction qui, pour feinte qu’elle était, n’en tintait pas moins agréablement aux oreilles de ma mère. « Oh maman, la jolie trottinette bleue ! Comme elle est belle ! Comme elle me plaît ! » Au fond de moi j’enrageais. Une trottinette, qu’est-ce qu’elle croyait, c’est un jouet pour filles ! Une fois de plus, je serais la risée de tous mes copains. Ça ne m’empêchait pas de faire le beau comme un chien qui va recevoir son sucre devant ma mère aux anges.

Une fois marié, la corvée continua. « Quelle jolie cravate, ma chérie. Quelles couleurs magnifiques. J’adore. Rien n’aurait pu me faire plus plaisir ! », pour ce qui était de feindre le contentement, j’étais, vous dis-je, passé maître. Ça valait mieux pour moi. Mon couple, ou plutôt l’association maritale qui en tenait lieu, n’y aurait pas résisté. Une autre corvée s’était ajoutée, et pas des moindres : l’obligation de faire moi-même des cadeaux. On dit toujours qu’offrir un présent à une femme est chose facile. Parfums, bijoux, foulards et autres colifichets, d’évidence le choix ne manque pas. Cependant, les années passant, on finit par être à court d’idées. La mine de ces cadeaux « bateau », que l’on pensait infinie, s’épuise. Les choses se compliquent. C’est ce qui s’était produit pour moi. En plus d’une corvée, Noël était devenu un véritable casse-tête. Ainsi, avant de virer au cauchemar, Noël a toujours été une épreuve. Pour y survivre, j’avais développé une stratégie dont je n’étais pas peu fier.

J’avais obtenu de Jo Anne, ma femme (Josiane, pour l’état civil), qu’elle s’abstienne de dresser un sapin ou tout autre arrangement du même genre. Par chance Josiane, pardon Jo Anne (ou mieux encore, Joan, à l’américaine), une obsédée du ménage, avait la phobie des sapins, les vrais à cause de leurs aiguilles, les faux à cause de leur aspect. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire le vingt-quatre décembre au soir, nous nous comportions comme si de rien n’était.

Mais surtout, j’avais mon travail. C’était mon remède miracle. Je mettais les bouchées doubles, arrivais tôt au bureau, repartais plus tard encore et de la journée entière ne levais pas le nez de mes dossiers. Ma secrétaire avait des instructions strictes : pas une allusion, pas un bibelot qui rappela Noël, même de loin, fut-ce un vague sapin ou un naïf Père Noël dessiné sur une innocente carte de vœux. J’échappais à la furie ambiante en travaillant comme un fou. J’avais toutes les raisons d’être content de moi. Je m’en sortais la tête haute, sans (trop) m’énerver ni finalement en souffrir. Je m’adaptais, disais-je fièrement. Ça a toujours été mon mot ça, m’adapter. Et aujourd’hui encore, dans ce hangar glacial, abandonné de tous, avec ces loques pourries qui me tiennent lieu de fringues, qu’est-ce que je fais d’autre si ce n’est m’adapter, justement ? À cet instant je me dis que je ferais mieux de rejoindre Fred. Mais ai-je le droit de partir sans avoir parlé ? Sans me décharger de mon lourd secret ? Je dois parler. J’ai promis, je dois tenir parole. Je lui dois bien ça, à ce vieux bougre…

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2/01/2007
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